Bénévolat et temps sociaux
Bénévolat et temps sociaux
Dominique Thierry,
Vice-président national de France Bénévolat (Septembre
2007)
La notion
de « temps sociaux », une notion polymorphe mais finalement assez floue :
L’analyse
des temps sociaux a toujours été un objet d’études important, tant de la part
des sociologues (par exemple dans les années 1960, Henri Mendras analysait les
rythmes ruraux par rapport aux rythmes urbains), que celle des économistes ou des
urbanistes (par exemple pour les transports), ou encore chez les responsables politiques
(par exemples : pour la question récurrente des rythmes scolaires ou le temps d’ouverture
des crèches). Mais c’est aussi une question pour les entreprises (comment
rendre compatible les contraintes d’activités et «le rythme des machines » avec
les souhaits des salariés ?), pour les politiques familiales…bref, c’est une question
pour tout le monde, ce qui n’en rend pas l’appréhension aisée! La notion « de
temps sociaux » est apparue comme plus à la mode il y a une quinzaine d’années,
semble-t-il, sous deux influences principales : en Italie, où on a vu émerger
au niveau local « Des bureaux des temps » qui visaient à faire réfléchir sur
les temps en milieu urbain et mieux rendre compatibles les temps d’ouverture des
services publics et les souhaits des usagers, et en France, à l’occasion des débats
sur l’aménagement du temps de travail,… puis de la réduction.
Pour
prendre des exemples tout à fait quotidiens : comment ouvrir les Services d’Etat
Civil le samedi, pour permettre aux salariés d’y aller en dehors des heures de
travail (mais dans ces Services il y des salariés qui n’ont pas envie de
travailler le samedi !) ? Où comment rendre compatible les heures d’ouverture
de crèches avec les nouveaux horaires de travail des salariés, tout
particulièrement des familles mono parentales ?
On sent
bien qu’au travers des «temps sociaux » on tire un fil et que tout vient : les rythmes
du travail, les rythmes de la ville, les équilibres au sein de la famille, la répartition
des rôles et des tâches entre les femmes et les hommes… Sur la seule question
de la réduction de la durée du travail en France, on ne sait pas très bien
comment s’est reployé le temps disponible (juste après «les 35h », il semblait
que les hommes l’utilisait en temps de loisirs et de bricolage…et les femmes en
temps pour la famille !). Sur la question du bénévolat associatif, sur laquelle
nous reviendrons, on est incapable de dire si une partie du temps disponible s’est
réinvestie sur « du temps d’utilité sociale» ou si la progression continue du
bénévolat est totalement déconnectée de cette réduction.
D’un
point de vue individuel, on peut prendre la métaphore du moteur à 4 temps et considérer
que l’équilibre des temps, pour chacun, se joue entre :
- le
temps de travail,
- le
temps de loisirs et de développement personnel,
- le
temps familial,
- le
temps de développement du lien social,
Mais on
peut découper davantage (par exemple en analysant spécifiquement le temps de
formation qui peut se situer entre le temps de travail et le temps de développement
personnel) ou différemment (par exemple en distinguant le temps pour soi et le
temps pour les autres).
A l’évidence,
cet équilibre entre «ces 4 temps » est totalement différent selon que l’on est
jeune et à l’école, salarié, demandeur d’emploi, mère au foyer ou retraité. En particulier,
les deux grandes transitions, avec des remaniements identitaires considérables,
sont celles de la découverte du travail et celle de la fin du travail rémunéré
: dans chaque cas, un pan considérable de ces 4 temps va apparaître, au point parfois d’être
omniprésent, ou disparaître, au point parfois de laisser un vide existentiel
béant !
La notion
de « temps social » est donc, par nature, une notion en tension qui renferme
beaucoup de contradictions, tant sur les registres collectifs que sur les registres
familiaux et individuels.
Les
associations sont très souvent des Services publics de fait, donc soumis à la
pression des demandes temporelles des usagers finaux :
Les
associations, cellule très importante de la Société, sont évidemment
interpellées, comme les autres cellules, par le caractère polymorphe des temps
sociaux. Souvent, elles découvrent cette interpellation comme M. Jourdain
faisait de la prose.
Pour
prendre quelques exemples au quotidien de la vie associative, avec des conséquences
évidentes sur les activités bénévoles :
- le SAMU
social fonctionne largement la nuit « avec les maraudes » ;
- les
banques alimentaires, les Restos du Cœur ou les associations œuvrant dans le
même champ ouvrent progressivement sur des plages plus larges que les périodes
d’hiver ;
- Les
Petits Frères des Pauvres ont besoin de beaucoup de bénévoles pour la nuit de
Noël ;
- les
associations sportives de jeunes doivent se mobiliser le mercredi et le week-end
- l’accompagnement
scolaire se fait plutôt le soir ou le week-end ;
- en cas
de déclanchement « du Plan canicule », il faut mobiliser des associations en
Juillet et Août, alors qu’ellessont souvent à des rythmes d’activités réduites,
voire fermées ;
- les
grandes associations culturelles fonctionnent aux rythmes des festivals ;
- Etc.
On
pourrait ainsi multiplier les exemples à l’infini pour montrer que les
associations sont sollicitées « à contre temps » par rapport aux rythmes que l’on
qualifie de classiques, issus eux-mêmes largement des temps de travail et des
temps scolaires. Répondant à une demande sociale, plus ou moins bien exprimée,
les associations doivent gérer leur propre temps et leur propre rythme en
fonction de cette demande sociale, avec toutes les difficultés en conséquence,
et avec des marges de manœuvre plus ou moins importantes selon qu’elles ne
peuvent s’appuyer que sur des bénévoles (85% des associations) ou sur des
complémentarités salariés/bénévoles.
Les
bénévoles ont leur rythme propre que les associations doivent prendre en compte
:
A côté du
rythme des associations, lui-même largement lié à leur Projet Associatif, il y
a bien sur le rythme des bénévoles ! Rappelons en préalable deux (presque)
évidences :
1) « Un
bénévole n’est pas un salarié qu’on ne paie pas ! » : L’absence
du lien de subordination, caractérisant fondamentalement le contrat de travail,
change radicalement la relation. Il n’y a plus un employeur qui finalement décide
et impose, même si le management est participatif. Il y a une personne qui décide,
de son propre choix et sans aucune autre obligation que de répondre à ses motivations,
de donner son temps. La relation ne peut être qu’équilibrée dans des règles du
jeu claires, transparentes et réciproques, alors que dans le contrat de
travail, quels que soient le degré d’implication et la qualité de la relation,
cette dernière reste en dernier ressort déséquilibrée au bénéfice de
l’employeur.
C’est la
raison pour laquelle il est beaucoup plus difficile d’animer des bénévoles que de
manager des salariés ; cette animation ne peut être que participative et consensuelle
et en dernier ressort, il y a toujours nécessité d’un minimum de charisme de la
part de l’animateur. C’est évidemment le projet collectif, inscrit dans le Projet
Associatif, qui fait ciment de cette relation par nature subtile. Du point de
vue du thème « des temps sociaux », bien sur les bénévoles doivent intégrer les
contraintes et les exigences de Service du Projet Associatif, mais le contrat
moral qui va s’instituer entre l’association et le bénévole ne peut être du «
temps convenu »1 (expression utilisée pour aménager le temps de travail en entreprise
», c’est du temps qui tiennent compte des contraintes réciproques et des motivations
réciproques.
2) Il n’y
a pas un bénévolat mais des bénévolats. On peut typologiser sans fin les
différentes formes de bénévolat : régulier/occasionnel, plus ou moins militant,
dirigeant/ de terrain, généraliste/d’expertise… Le point de vue constant de France
Bénévolat est qu’il convient de ne pas hiérarchiser ces différentes formes de bénévolat
et d’avoir autant de reconnaissance pour tout bénévole, quel que soit son temps
disponible, son degré d’investissement, l’origine de ses motivations, pour
autant qu’il y a bien engagement, c'est-à-dire de donner son temps gratuitement
au bénéfice d’une activité d’utilité sociale et du Projet associatif
suffisamment connu et perçu. Sur ces bases, il convient que chaque association,
si elle veut attirer, puis fidéliser des bénévoles, tienne compte- au sein bien
sur, du Projet Associatif et des valeurs propres non négociables- des
motivations spécifiques, des disponibilités et des rythmes de chaque bénévole.
Globalement,
on peut identifier les principales tendances suivantes que l’on pourrait qualifier
en quelque sorte de posture des différentes populations :
1) Les
jeunes, des rythmes bien à eux : C’est bien connu, les jeunes
n’aiment pas se lever tôt…il vaut mieux donc éviter de leur proposer des
activités ou des réunions tôt le matin ! Par ailleurs, il est évident que les
jeunes ou les étudiants qui acceptent de s’engager bénévolement dans la vie
associative le font selon les rythmes scolaires et universitaires : plutôt
d’octobre à avril, éventuellement un peu l’été ; plutôt en fin d’études, ou au
moins en fin de cycle. Vouloir et accepter des jeunes ou des étudiants dans une
association, c’est à l’évidence tenir compte de ces rythmes et trouver des
activités compatibles avec ceux-ci. La vie étudiante est par définition
temporaire, ou du moins on peut l’espérer!
En outre,
les jeunes sont de plus en plus mobiles. Derrière ces truismes, il faut
accepter que les jeunes s’investissent au plus pour quelques années, et penser
correctement à la suite, à la transition, et à la transmission d’expérience. En
entreprise, on qualifierait ces processus de « gestion prévisionnelle des
ressources humaines ». De ce point de vue, la « démarche de projet »
est plus adaptée que la notion de « fonctionnement permanent »
L’association devra donc travailler par projets, les identifier, en formuler
collectivement les cahiers des charges et en déléguer partiellement ou
totalement les responsabilités de mise en oeuvre… tous exercices extrêmement
profitables, mais pas nécessairement dans les pratiques associatives au
quotidien !
Enfin,
intégrer des jeunes dans une association ne peut pas être considéré comme l’apport
de forces supplétives non payées. Le risque d’instrumentalisation est évident.
Les jeunes doivent y être reconnus dans leur spécificité, avec leurs visions, leurs
analyses et leurs modes d’action. En particulier, il est tout à fait essentiel
de leur déléguer des responsabilités, d’où tout l’intérêt de l’approche par
projets déjà évoquée.
2) Les
actifs, des disponibilités limitées : Pour les actifs, le plus souvent
salariés, la question centrale est évidemment celle de la disponibilité,
surtout s’ils ont par ailleurs des responsabilités professionnelles importantes
et des charges de famille. Seuls ceux qu’on appelle «les militants » (sans trop
définir le terme d’ailleurs) arrivent à avoir un engagement important et à l’équilibrer,
plus ou moins bien d’ailleurs, avec les autres pôles de leurs propres temps
sociaux. Pour les autres, et il faut leur rendre hommage, ce seront davantage
des bénévoles occasionnels, donnant un coup de main, par exemple le week-end ou
pendant les congés, ou à l’occasion d’un événement, par exemple le Téléthon.
Sur ce
registre, il faut mentionner spécifiquement le « bénévolat d’expertise» porté
prioritairement par notre partenaire Passerelles et Compétences, qui concerne
des missions temporaires (de l’ordre de quelques jours en moyenne) pour appuyer
spécifiquement un projet d’une association (exemples: la mise au point d’un
site, l’amélioration de la comptabilité analytique, le développement d’une
action de communication, le conseil pour recruter un salarié…). Sur ce
registre, la façon dont l’entreprise employeuse perçoit l’engagement de ses salariés
est essentielle Quand, à l’instar de qui est couramment développé dans les pays
anglo-saxons, les entreprises encouragent, facilitent, reconnaissent l’engagement
de leurs salariés, en leur laissant évidemment leur libre choix, la situation
est tout à fait différente de celles où il faut surtout cacher son engagement, au
prétexte qu’il détournerait de l’implication dans le travail. C’est la raison
pour laquelle France Bénévolat travaille à la mise en place de « Relais du
bénévolat en entreprise ».
3) Les
demandeurs d’emploi, par définition des engagements temporaires mais… : Pendant
très longtemps, le bénévolat a eu mauvaise presse au sein du Service Public de
l’Emploi, au prétexte que le demandeur d’emploi devait rechercher du boulot 24h
sur 24…ce qui est le meilleur moyen pour ne pas en retrouver ! Des textes initiés
en 1993 par la Délégation à l’Emploi et repris par les ASSEDIC ont commencé à
inverser les représentations sur ce sujet. France Bénévolat a fait de ce thème
son thème prioritaire d’année en 2006 et un travail important d’analyses et de
constats a été mené (voir site www.francebenevolat.org). Notre
démarche est partie du constat qu’environ 30 % des bénévoles potentiels qui
frappaient à notre porte pour bénéficier d’une action de conseil et d’orientation
étaient demandeurs d’emploi. Notre conviction est maintenant totale : dans des
conditions et avec des précautions précises, le bénévolat apporte une valeur
ajoutée au demandeur d’emploi et facilite son retour à l’emploi.
Selon les
personnes, l’impact est différent: reprise d’une confiance en soi par une
activité utile et reconnue, sortie du cercle vicieux de l’isolement et de la
déprime, création de réseaux relationnels de soutien ou d’opportunités,
clarification d’un projet professionnel, développement ou entretien de compétences…
Mais du côté des associations, il y a des responsabilités particulières. Il est
indispensable de considérer le demandeur d’emploi comme un bénévole à part entière
et ne pas commencer à le stigmatiser au prétexte qu’il est demandeur d’emploi;
il est indispensable de lui proposer des missions compatibles avec sa recherche
d’emploi et éviter le risque d’enfermement; il faut anticiper son départ et concevoir
soit des missions temporaires, soit un travail en équipe qui permettra un bon
relais en cas de départ ;il est souvent indispensable de mettre en place un tutorat
un peu plus rapproché…
Bien sur,
quand les demandeurs retrouvent du travail, ils quittent leur mission bénévole
(et sans avoir de statistiques globales, nous avons suffisamment de cas individuels
qui montrent que le bénévolat permet de retrouver plus vite du travail !). Mais
ce n’est pas toujours le cas, beaucoup restent attachés à l’association qui a
su les intégrer pendant une période difficile de leur vie, sous réserve que l’association
sache leur proposer de nouvelles missions compatibles avec leur nouvelle
situation professionnelle (de nouveau, les temps sociaux !). E n tout état de
cause, même s’ils abandonnent leur engagement bénévole au moment de leur
nouvelle situation professionnelle, nous sommes absolument certains que « la pédagogie
de l’engagement» aura joué son rôle et que le Monde associatif retrouvera ces
personnes à d’autres moments et quand elles seront sollicitées.
4) Les
retraités, une implication réfléchie dans un nouveau Projet de vie plus ou
moins stabilisé : Contrairement aux idées reçues, les retraités ne sont pas sur
représentés dans la vie associative et le bénévolat. La totalité des 15
millions de bénévoles associatifs représente environ 28 % de la population
française de plus de 15 ans (Etude Matisse/CNRS 2007). Dans la tranche 60/69
ans le taux de bénévolat est de 29% environ ; dans la tranche des plus de 70
ans, 19%. Ces chiffres sont supérieurs en ce qui concerne les dirigeants
associatifs, puisque près de la moitié des dirigeants associatifs sont
retraités (Même étude du Matisse/CNRS). Toutefois, les seniors investis dans le
bénévolat y consacrent en moyenne plus de temps que les autres catégories (à 60
ans, le taux de bénévoles réguliers augmente au détriment des bénévoles
occasionnels, mais ces chiffres sont « des stocks » ; nous n’avons pas de données
sur les flux et les trajectoires). Donc, ce n’est pas parce qu’on a du temps qu’on
s’engage. C’est plutôt parce qu’on a connu la vie associative avant et qu’à l’occasion
d’une nouvelle étape de vie, on recherche un nouvel équilibre avec le besoin d’avoir
des activités d’utilité sociale, en conciliant les trois facteurs fondamentaux
de l’engagement bénévole: le Sens, l’Utilité et le Plaisir.
L’engagement
réfléchi ne peut donc se positionner qu’au travers d’une démarche, parfois longue
et douloureuse, sur la transition entre le travail et la retraite. « La pire
des catastrophes » est la reproduction à l’identique de la situation de travail
de nouveaux retraités dans le bénévolat, avec les mêmes rythmes, les mêmes
postures et en particulier les mêmes rapports au pouvoir et à l’autorité !
Dans l’autre
sens, l’une des grandes craintes, pas totalement infondée, des retraités pour s’engager
dans le bénévolat associatif est d’être impliqué sans limites et de retrouver
toutes les contraintes de la vie professionnelle (avec la représentation
symbolique du petit doigt qu’on met dans la machine et de tout le corps qui y
passe ensuite!).
Il est
clair, à cet égard, que le Monde Associatif, qui a un besoin constant à la fois
de plus de bénévoles et de bénévoles aux compétences de plus en plus pointues,
ne saura pas attirer et fidéliser des bénévoles retraités, s’il ne sait pas s’adapter
aux attentes, aux rythmes et aux différentes caractéristiques sociologiques des
catégories de retraités. Un retraité bénévole doit pouvoir revendiquer, sans
pression ni culpabilisation, d’être disponible pendant les vacances scolaires
pour ses petits enfants ou de faire « le voyage annuel » de ses rêves avec son
conjoint !
On
retrouve, peut-être avec encore plus de nécessité que les autres catégories
évoquées ci-dessus, ce besoin de règles du jeu claires ( que France Bénévolat
appelle « la convention d’engagements réciproques» ») : d’un côté, il y a engagement
(le bénévolat, ce n’est pas du tourisme !), mais de l’autre, il y a respect
de limites indiquées et des raisons de l’engagement.
En final,
il est clair que c’est très compliqué pour une association d’intégrer et de
mobiliser des bénévoles aux motivations différentes, aux disponibilités
différentes, aux rythmes différents. Mais c’est aussi un formidable défi, car
quand on y arrive, le terme de «diversité » prend toute sa valeur et les
richesses de la complémentarité et des différences apparaissent comme un moteur
de l’enrichissement permanent du Projet associatif, bref la garantie que ce Projet
ne sclérose pas par un repli sur une culture standardisée et reproduite !
